11.10.2008

Entrée gratuite prévue pour le Parc Olympique

 

Paru dans le Beijing Youth Daily du 8.10.08

Par Yan Jianli
Traduction de P.-F. Gigon

 

IMGP3813.JPGQuand les travaux de démontage et de renvoi des installations du Comité Olympique ainsi que de certaines structures temporaires seront terminés, le Centre du Parc Olympique fermé temporairement depuis hier espère rouvrir ses portes aux visiteurs dans un délai de trois jours – des visiteurs qui pourront désormais entrer gratuitement sur le site. Par contre il sera encore nécessaire d’acheter un billet pour accéder au Nid d’oiseau, à la Piscine olympique et autres centres sportifs. Le prix de ces billets n’a pas encore été fixé. […]

 

Le Centre du Parc Olympique va rouvrir ses portes et l’entrée sera désormais gratuite. "C’est exactement comme si vous visitiez la place Tiananmen. L’entrée sera gratuite et aucun billet ne sera nécessaire. Mais des contrôles seront effectués aux entrées, le personnel vérifiera les sacs à dos, valises et autres objets qui paraîtront suspects", explique Wang Chun, secrétaire général du comité du Centre Olympique. […]

 

Grâce aux Jeux le Parc Olympique a rapidement été envahi par les touristes. D’après le district de Chaoyang[1] environ deux millions et demi de personnes ont visité le Parc Olympique durant la "semaine dorée" du 1er octobre[2], dont une affluence maximum de plus de 520 mille visiteurs en une journée.

 

[1] District à l’est du centre de Beijing où se trouve le Parc Olympique. (NdT)
[2] Fête nationale chinoise durant laquelle la plupart des Chinois bénéficient d’une semaine de congé. (NdT)

03.10.2008

Une nouvelle amie chinoise, ou le stress de la montagne

 

Par P.-F. Gigon

 

Beijing, le vendredi 3.10.08

 

IMGP3716.JPGElle s’appelle Sinuo. Une de ses amies, avec qui j’ai fait connaissance récemment, lui a remis mon numéro de portable. Un jour elle m’envoie un sms en m’expliquant comment elle a mon numéro et la raison pour laquelle elle me contacte. Elle aimerait faire la connaissance d’un étranger pour pouvoir exercer son anglais. Pendant une semaine nous dialoguons par sms. Elle me parle de ses hobbies, de ce qu’elle étudie et de son tempérament. J’apprends ainsi qu’elle a le goût du risque, qu’elle aime se faire peur en se rendant sur les grand-huits dans les parcs d’attraction ou en faisant du saut à l’élastique. Elle est en première année d’uni et étudie le management. Elle vient de la province du Dongbei, mais est arrivée toute petite déjà à Beijing et se targue de connaître la ville comme sa poche. Une autre de ses passions est la montagne. Apprenant que je ne suis jamais allé escalader les monts de la région, elle se propose de m’emmener durant les vacances qui arrivent à Xiangshan, la "Montagne odorante".

 

Le 1er octobre est le jour de la fête nationale chinoise[1] et l’occasion de congés plus ou moins longs pour tout le monde (une semaine pour les étudiants). C’est ce jour-là que j’ai rendez-vous avec Sinuo pour partir à l’assaut de la montagne et c’est aussi la première fois que je la vois. Une casquette jaune et verte vissée sur la tête, d’où s’échappent de longs cheveux noirs frisés, des baskets aux lacets de couleurs différentes, en blanc pour le pied gauche et vert pour le droit, un t-shirt blanc avec l’image d’un chien à lunettes, des jeans et une écharpe quadrillée noire et blanche complètent cette tenue originale et décontractée. A peine m’a-t-elle aperçu qu’elle me tend une bouteille de thé froid (du thé vert bien entendu). "Tiens c’est pour toi, allez on y va !" Elle est très dynamique, parle beaucoup, aime plaisanter et se moque de mon accent parfois imprécis. Et je vous assure, rien de tel que le rire moqueur d’une jeune fille pour voir votre prononciation s’améliorer à grande vitesse. Après une petite heure de bus nous voilà arrivés au pied de la montagne, qu’on appellerait d’ailleurs plus volontiers une colline, la "Colline odorante" donc. Journée fériée oblige l’endroit est envahi par une véritable marée humaine. Avant l’escalade on peut déjà se promener entre de nombreux jardins et étangs. Ici se trouve aussi un grand temple bouddhiste et puis la fameuse "Villa aux deux courants" où, nous informe un panneau, Mao Zedong a vécu aux débuts de l’année 1949 et depuis laquelle il a planifié la campagne au sud du Yangtsé et a préparé la création de la République Populaire de Chine.[2] Sinuo m’avoue que cet endroit l’effraie, mais je ne comprends pas très bien pourquoi. "De savoir qu’il a vécu ici, et puis c’est sombre à l’intérieur", sont ses seules explications. On peut en effet visiter la petite maison en brique. A l’entrée une grande photo d’un Mao Zedong souriant nous accueille, à l’intérieur on peut voir un salon avec de vieux fauteuils poussiéreux, une chambre à coucher pourvue du strict nécessaire et un petit bureau de travail. Après cette visite la montée commence vraiment. Il y a un téléphérique, plutôt un télésiège qui peut vous emmener tout en haut, mais nous sommes venus pour marcher et nous marchons. Il y a plusieurs moyens d’accéder au sommet: des volées de marches, que Sinuo élimine tout de suite; des chemins en pierre assez larges qui montent gentiment en faisant de larges boucles et que nous empruntons; et encore de nombreux petits sentiers escarpés que nous sommes obligés de suivre vers la fin, car ma guide s’est quelque peu égarée. Quel que soit le parcours que vous empruntez c’est partout une foule impressionnante et ininterrompue de promeneurs, qui comme nous profitent de ces vacances pour une petite excursion. Comme je le dis à Sinuo en rigolant, mon appareil photo à la main, je suis à la montagne et je ne photographie que des gens. Il fait un temps superbe sans un nuage et on verrait certainement un ciel d’un bleu limpide s’il n’y avait cette brume opaque, ce rideau blanc qui cache toutes choses un peu éloignées. Un phénomène qui à mon avis ne peut être dû qu’à la pollution. C’est bien simple, avant de s’en être considérablement approchée, cette colline même était invisible, et quelle surprise ce fut que de voir tout d’un coup cette immense ombre sortir du brouillard. Inutile de dire que dans ces conditions toutes photos de plan un peu éloigné ne donnent absolument rien.

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Après presque deux heures de montée nous arrivons au sommet. C’est un assez large plateau où se trouvent un petit pavillon et une maison de type ancien. Au milieu de la foule des marchands vendent des souvenirs. C’est ici aussi qu’arrive le télésiège. Devant son entrée une colonne de visiteurs qui s’étire sur une distance impressionnante attendent de pouvoir redescendre. Les familles fatiguées par la montée cherchent un endroit où s’asseoir et grignoter un morceau. Certains rochers donnent à pic sur la pente et malgré les panneaux signalant l’endroit comme dangereux de nombreuses jeunes personnes s’amusent à les escalader. Sinuo à peine a-t-elle aperçu le mot danger que la voilà elle aussi à grimper sur ces rocailles.

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Pour redescendre nous empruntons le chemin le plus rapide, c'est-à-dire un grand escalier qui part du sommet et arrive presque jusqu’en bas. Mais ici aussi c’est un monde fou et cette descente prend des allures de gigantesque file d’attente avançant au ralenti. Arrivés à la sortie – car je ne vous l’ai pas encore signalé mais il y a au pied de la montagne une entrée et il faut acheter un billet pour y accéder – arrivés à la sortie donc, c’est un nouveau spectacle effrayant d’une masse indistincte car par trop compacte de gens serrés, des flots noirs, où tous s’agitent, se bousculent, pour espérer monter dans un bus. Nous nous regardons un instant avec Sinuo, et puis nous décidons de marcher jusqu’au prochain arrêt de bus pour éviter de nous noyer dans cette mer agitée.

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[1] La fête nationale chinoise commémore la fondation de la République Populaire de Chine par Mao Zedong le 1er octobre 1949 sur la place Tiananmen.

[2] A ce sujet lire par exemple Roland Lew, 1949, Mao prend le pouvoir, Editions Complexe, 1999

26.09.2008

Ce qu'il reste des Jeux de Beijing, balade au Parc Olympique

 

Par P.-F. Gigon

Beijing, le vendredi 26.9.08

IMGP3548.JPGAlors que dans les journaux et sur les chaînes de télévision on ne parle que du lancement du vaisseau spatial chinois, j’ai profité pour ma part du temps superbe pour aller faire une petite balade du côté du Parc Olympique. Je décide même de m’y rendre à pied, le site n’étant pas tellement éloigné de mon université. Après une bonne demi-heure de marche, j’aperçois au loin le "Nid d’Oiseau" qui se profile, ses structures métalliques grises se détachant du ciel bleu. En m’approchant je remarque des grillages et des gardes partout. Je m’approche d’un gardien en uniforme et lui demande comment entrer. "Impossible sans billet." Alors où peut-on acheter des billets ? "Impossible d’en acheter avant le 29 septembre." Bon, ça ne commence pas très bien. Les nombreuses personnes bloquées comme moi aux portes du rêve olympique semblent tout aussi déroutées. Je les entends s’interroger entre elles. "On ne peut pas entrer ?" "Combien coûte un billet ?" Seuls certains privilégiés munis du fameux billet entrent au compte-gouttes par les contrôles de sécurité. A quelques mètres devant moi, de l’autre côté des barrières, se trouve la fameuse piscine olympique aux murs bleus, comme bombés par de grandes bulles d’oxygène. Juste derrière le fameux Nid d’Oiseau, dont je ne sais si les architectes Herzog et de Meuron se réjouiraient à la vue de tous ces gens, allant et venant d’un air désemparé et prenant faute de mieux des photos à travers les grillages, eux qui espéraient faire de cet édifice une sorte de lieu public et de rencontre après les jeux.­[1]

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Je décide de faire au moins un tour des barrières, peut-être trouverais-je un moyen d’entrer. Après un bon bout de temps et rien d’autre que la vision des grilles devant moi, je suis sur le point d’abandonner. C'est à ce moment précis qu’un homme m’interpelle et me demande si j’ai besoin d’un billet. Je retiens ma joie et inspecte prudemment le ticket qu’il me tend. Tout semble en ordre, et avec la date d’aujourd’hui. Je lui demande quand même s’il ne s’agit pas d’un faux. Prenant l’air outré il se propose de m’accompagner à l’entrée si je ne lui fais pas confiance. Alors prend place la négociation du prix. Il commence par me demander une somme faramineuse que je parviens finalement à diviser par quatre. Tout heureux j’empoigne mon billet et me dirige vers l’entrée la plus proche.

Tout se passe sans problème et me voilà enfin de l’autre côté des barrières. Le parc est immense et une foule impressionnante en remplit les allées. Je remarque aussi de nombreux collégiens, reconnaissables à leurs uniformes bleus. Les touristes étrangers sont par contre très rares. Tout ce beau monde a la tête levée, l’appareil photo à la main et avance d’un site à l’autre. Cette fois il est vraiment impressionnant ce "Nid", maintenant que je me trouve juste devant lui. Les entrelacements des géantes "brindilles" de métal donnent l’impression d’un espace fermé et ouvert à la fois. C'est un spectacle grandiose, quel dommage qu’on ne puisse pas le visiter. En effet, ici à nouveau sont placés des grilles et des gardes, et cette fois pas de billet magique pour entrer.

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Un peu plus loin une grande tour portant les anneaux olympiques se dresse de toute sa hauteur. A ses côtés de larges escaliers nous emmènent vers un étage inférieur, où se trouve pour commencer l’entrée du tout nouveau métro (ligne no.8). Devant celle-ci quelques maisons du style "vieux Beijing" ont été reproduites. En continuant on arrive sur les "Portes des rites et de la musique". C’est ce que nous indique un panneau explicatif. Un impressionnant mur de tambour sur la gauche et devant des grands piliers représentants des flûtes. Plus loin une énorme cage d’escalier où sont fixées des cloches de différentes tailles. Après être remonté d’un étage on tombe sur des édifices identiques à ceux de la Chine antique. La Chine est un pays de culture et aime à le montrer. Le site olympique comporte aussi de nombreux jardins et étendues d’eau, dont un gigantesque parc à l’extrémité nord, où un long lac se repose sous la protection d’une colline. Avant que j’atteigne ce lac, il s’y tenait un spectacle de jets d’eau impressionnant, que je n’ai malheureusement pu observer que de loin.

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Je quitte ce parc olympique les jambes bien fatiguées, mais les yeux remplis d’images, et la beauté des scènes exposées gravée dans ma mémoire.

[1]Voir le film de C. Schaub et M. Schindhelm "Le Nid d’Oiseau. Herzog et de Meuron en Chine."

24.09.2008

Entrée remarquée dans la classe des étudiants chinois

Par P.-F. Gigon

 

Beijing, le mercredi 24.9.08

 

Une pluie fine s’abat sur Beijing. Les rues du campus se sont transformées en forêt de parapluies. Les étudiants de première année remplissent peu à peu la salle de classe. C’est leur premier cours à l’université, mais ils n’ont pas l’air impressionné. Ils discutent à voix basse en attendant l’arrivée du professeur. Je fais une entrée remarquée. Etant le seul élève occidental tous les regards se portent vers moi alors que je cherche une place et m’assieds finalement à côté d’une jeune Chinoise. Ce sont septante paires d’yeux qui s’attachent encore un moment sur moi alors que celle-ci me demande déjà ma nationalité et ce que je viens faire ici. En quelques phrases la petite audience qui suit mon interrogatoire est conquise, à mon encontre ce ne sont que sourires et exclamations: "La Suisse quel beau pays !" "Ta langue maternelle est le français, j’adore cette langue !" "Comme tu parles bien chinois !" Je ne suis pas peu fier de cette première approche très positive. La classe n’est pas très grande, la septantaine d’élèves remplit les trois rangées de bancs à trois places. La grande majorité est constituée de filles. Ces jeunes personnes sont âgées de 18 ans. Je me retrouve au milieu du banc entouré par deux sympathiques étudiantes. Le professeur finit par entrer et le cours de littérature peut commencer.

 

A ma gauche une fille sérieuse, qui écoute avec attention le professeur et prend de nombreuses notes. Elle a d’ailleurs la gentillesse de me les montrer quand, le stylo figé en l’air, je parais hésiter. A ma droite une fille plus nonchalante qui m’explique, tout en pianotant sur son portable, que c’est le genre de cours ennuyeux où l’on vient pour dormir. Malgré sa remarque elle reste bien éveillée et pour m’aider me répète les phrases du professeur que j’ai eu du mal à saisir. C’est un professeur passionné d’une cinquantaine d’années qui nous fait face. Il parle en souriant d’une voix grave et posée. Il commence le cours par l’évocation de son premier jour d’université à lui et ce que cela signifie d’être à ce stade de l’étude. Il poursuit sur l’amour des livres qu’il qualifie d’indispensable pour tout étudiant. Puis il interroge quelques élèves pour savoir quelles sont leurs lectures favorites. Il continue sur l’importance des classiques et cite au passage un auteur italien. En deuxième partie du cours il prend Hamlet comme exemple pour illustrer combien les interprétations d’une œuvre peuvent être différentes selon le cadre idéologique et l’époque où celles-ci sont formulées.

 

Ces deux heures de cours passèrent sans que je m’en aperçoive et c’est presque à regret que je quitte ma place au retentissement de la sonnerie. Cette place rendue si confortable par la chaleureuse attention de mes deux voisines. Les élèves rapidement se dispersent. Dehors une forêt de parapluies se balance au rythme de la pluie.

19.09.2008

C'est la rentrée à Beijing

Par P.-F. Gigon

 

Beijing, le vendredi 19.9.08

 

IMGP3522.JPGC’est la rentrée à Beijing. Les étudiants affluent en masse sur le campus. Certains portent de bien étranges habits verts semblables à des uniformes militaires. Une de mes amies m’avait en effet expliqué que les premières années d’université les étudiants étaient astreints à certains exercices physiques particuliers. M’approchant d’un petit groupe de trois filles je leur demande la raison de cette tenue. "C’est parce qu’on est en deuxième année et on vient de sortir de classe. Oui, on a des entraînements physiques." Ainsi me répond l’une d’elles, ne semblant pas comprendre la raison de ce questionnement. Je n’insiste pas et n’en saurai pas plus pour aujourd’hui.

 

C’est dans des circonstances toutes particulières que se déroule cette rentrée. Les jeux olympiques viennent de se terminer et la ville se présente sous un nouveau jour. Depuis plus d’une semaine que me voilà de retour à la capitale j’ai eu le plaisir d’observer plusieurs ciels bleus, chose très rare le semestre passé, et l’air semble nettoyé comme par magie de la pollution. Plusieurs routes sont maintenant dotées d’une "voie olympique". Seuls les véhicules ayant rapport aux jeux peuvent l’emprunter. En effet aucune voiture ne se risque sur cette voie. Elle reste déserte, créant un espace vide sur la gauche des artères. Plusieurs sites ont été remis à neuf, comme la rue devant mon université. Le trottoir a été considérablement élargi et dispose à présent d’une piste cyclable. Des palmiers et autres plantes en pot ont aussi été posés sur toute sa longueur. Certainement pour ajouter quelques teintes de verdure et rendre l’endroit plus attrayant. Jusqu’à la clôture hier des jeux paralympiques il fallait pour entrer sur le campus présenter sa carte d’étudiant. A chaque entrée des gardes en uniforme vérifiaient toutes les personnes. Cela était certainement dû au fait que nombres de campus logeaient des athlètes ou mettaient des salles d’entraînement à leur disposition. Les grandes banderoles rouges, courantes sur les campus, qui se balancent au-dessus de la tête des étudiants et les exhortent à étudier sérieusement et à être de bons citoyens portent à présent les slogans des jeux.

 

Seuls les étudiants  ne semblent pas avoir tellement changé. Marchant lentement en petits groupes après une longue journée de cours, ils discutent encore quelques instants avant d’aller retrouver leurs chers livres.

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17.09.2008

Lettres de Shanghai

Par P.-F. Gigon

 

Dans la rubrique "Lettres de Shanghai" vous trouverez mes premières impressions recueillies en 2005. J’espère que vous prendrez plaisir à les lire.

 

En voici un extrait.

 

21.07.05

 

IMGP0601.JPGLes visages sont fermés, pas tendus, juste en attente. De ces attentes sans impatience où l'on sait qu'on ne peut rien faire d'autre que d'attendre. Résignation comme arme contre l'attente, résignation contre le quotidien. Certains allument une cigarette, les petites flammes rouges dansent dans la brume du matin. Les regards sont fixes, pas une parole ne trouble cette contemplation du vide. Le bateau doucement avance, refoulant les légères vagues du fleuve. Les corps s'appuient sur les motos, les vélos, ou alors restent debout, se balançant au rythme des à-coups. Maintenant la rive est proche, dans un instant les moteurs vrombiront, les roues se mettront en mouvement et chacun se retrouvera sur le quai, partira dans sa direction, comme chaque jour. Morne et pourtant avec une touche de poésie, là où personne ne semble l'attendre. Le bateau est un moyen de transport très utilisé à Shanghai pour qui habite Pudong et doit se rendre à Puxi pour travailler, comme c'est le cas pour ma mère d'accueil. Tout le long de la côte des embarcadères avalent le flot quotidien des personnes. Un bateau peut accueillir jusqu'à une centaine de passagers, des bateaux assez petits donc. La plupart des gens empruntant la voie maritime dispose d'une moto, d'un vélomoteur ou d'une bicyclette. Plus rare, les piétons doivent ici aussi s'armer de prudence pour l'embarquement et le débarquement qui s'effectuent dans un certain chaos. Le trajet n'est pas long, étant donné que les rives du fleuve ne sont pas très éloignées l'une de l'autre et que les embarcadères se situent quasi face à face. L'attente se passe donc surtout avant le départ du bateau. (…)

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28.07.2005

Shanghai Dernière partie (28.07.05 - 11.08.05)

 

 

Par P.-F. Gigon

28.07.05

Me voilà au théâtre. Assis au quatrième rang entre deux dames élégamment vêtues. Celle de gauche mord dans un pain, la nourriture n'est apparemment pas interdite à l'intérieur. Deux sièges à ma droite est assis un étranger, le hasard nous a réuni, car ici les personnes aux traits occidentaux sont très rares. Ce théâtre se situe dans la rue Fuzhoulu, celle où se trouve cette énorme bibliothèque, et on y joue des pièces de l'opéra de Beijing. Chaque jour une nouvelle pièce, et celle de ce soir s'intitule en anglais: "The pearl tower". Le beau rideau rouge avec à sa base des ronds encerclant des dragons dorés cache la scène. Devant, la fosse accueille un orchestre d'une vingtaine de musiciens à ce que je peux apercevoir depuis ma place. Essentiellement des instruments à cordes traditionnels chinois, ainsi que des percussions. La salle est grande et comporte un parterre ainsi qu'un balcon. Elle peut facilement accueillir 500 personnes. Les sièges sont rembourrés et de teinte rouge. Les parois de chaque côté de la scène comportent des gravures géométriques en bois. Encastré dans ces parois se trouve un petit écran de chaque côté. L'image d'ensemble, très chic et joliment ornée, n'est pas très différente de nos théâtres. Les musiciens se mettent à jouer dans le brouhaha du public. Celui-ci, qui remplit un tiers de la salle, n'arrête pas son jacassement pour autant. Ça y est, le rideau se lève et alors quel spectacle s'offre à nos yeux ! Un monde plein de couleurs et de grâce dans les personnes des comédiens habillés de somptueux vêtements traditionnels. Les décors aussi, bien que réduits au nécessaire, sont magnifiques. Les meubles sont enjolivés de riches gravures. En arrière fond de beaux tableau représente le lieu où se déroule la scène. Les acteurs ont des voix superbes, qu'ils font monter et descendre dans de folles intonations communes au chant chinois et qui sonnent si étrangement à nos oreilles. Le registre des hommes est très haut placé et  le personnage principal (un jeune lettré) est si féminin dans ses traits et son maquillage, que j'ai hésité un instant sur son appartenance. Les mouvements sont si légers et gracieux, contrôlés avec discipline jusqu'aux bouts des doigts. Et au sens propre, en effet les gesticulations des extrémités  ont elles aussi tout un rituel. N'oublions pas le plaisant jeu de manches, ces longues manches qui terminent les robes chinoises et qui sont si propices à effectuer de tourbillonnantes envolées. Ici les percussions rythment les mouvements d'imposante manière. Pimpaneau, un éminent sinologue, nous explique que l'existence de ces règles très strictes dans les mouvements du corps remonte à l'époque des danses chamaniques, où le but était d'atteindre la transe. Dans ce théâtre règne une ambiance très populaire et le public applaudit après chaque récital qui lui a particulièrement plu. Rappelons que le théâtre n'a jamais fait partie des Classiques dans la culture chinoise. Son attribut est le divertissement et il ne possédait pas (pour la classe des lettrés) le caractère moralisant qui doit être l'apanage de tout texte. D'ailleurs les comédiens utilisent la langue vulgaire, s'écartant ainsi encore plus de la notion classique. Les strictes règles quant aux mouvements n'empêchent pas pour autant le tout d'être très dynamique. Il ressort en effet du jeu des acteurs une fraîche vivacité. Les traits d'humour aussi sont courants. Les petits écrans mentionnés plus haut servent à faire défiler le texte des comédiens. Surtout pratique pour les passages chantés où les modulations exagérées rendent quasi inaudible le sens des paroles. Pour illustrer cette image d'un théâtre dynamique et vivant malgré la rigidité de ses règles, voyez comment ce comédien dans sa superbe robe bleu clair et avec son fin chapeau n'hésite pas à effectuer un grand écart et un salto dans une danse représentant sa lutte contre une tempête de neige et de forts vents. Prouesses immédiatement saluées par les applaudissements d'un public conquis. A la fin de la pièce (qui a duré deux heures avec un très court entracte de 5 minutes) les applaudissements retentiront longtemps et le public, comme s'il voulait toucher les comédiens, se lèvera et s'approchera de la scène les mains toujours battantes.

30.07.05

Aujourd'hui j'ai visité le zoo de Shanghai, énorme avec une grande variété d'animaux, un lac et de nombreux parcs. Derrière les grilles les mêmes yeux tristes et ennuyés vous font face qu'il s'agisse de chevaux, loups, girafes, tigres, éléphants, orangs-outans ou autres pandas. Le zoo est situé relativement loin à l'ouest du centre de Shanghai, il faut une heure de bus pour l'atteindre. La rue où prend place ce zoo est d'un style que je n'avais encore jamais rencontré à Shanghai. Tant de luxe rassemblé en un même endroit. Car les villas, les constructions plaquées or, les colonnes à cannelures, les bâtiments d'un chic ultramoderne et les jardins peuplés de statues pullulent le long de cette route. Même les restaurants ont des airs de palaces et l'on y trouve jusqu'à une boutique de vins fameux. Et avec je ne sais pourquoi un certain sentiment de honte, je m'aperçois que les personnes aux traits occidentaux sont courantes ici. Mais elles n'ont pas l'air d'être là en touriste.

2.08.05

Moi qui de ma vie n'avais jamais marchandé, me voilà à tenir la dragée haute, ou plutôt basse, aux vendeuses à touristes de Shanghai. Les prix inscrits sont tellement exagérés que même moi j'ai tout de suite compris qu'ils ne pouvaient correspondre à la réalité. Les vendeuses m'interpellent, voyant en moi un acheteur de choix. Pensez-vous, un jeune touriste étranger à l'air timide et égaré. L'avenir les surprendra. Mais plaçons le décor. Je me trouve dans une boutique à souvenirs située au sein même d'un quartier traditionnel chinois très touristique. Ici les boutiques à souvenirs et les restaurants pullulent, tous aménagés dans de superbes et grandes anciennes résidences. Le centre principal d'intérêt est cet immense jardin classique nommé Yuyuan. Apparemment même Bill Clinton s'est rendu dans cet endroit et un restaurant luxueux exhibe fièrement une photo de lui mangeant dans son établissement. La boutique où je me trouve pour l'instant est assez grande. Il y a plusieurs stands caractérisés par les différentes marchandises. Porcelaines, baguettes, vêtements, statuettes, éventails, thés et j'en passe. Tous ces stands sont dépendants de cette boutique et le caissier se trouve derrière un bureau au milieu du magasin. Or donc les prix inscrits sont faramineux, promenant indécis mon regard sur plusieurs objets je ne peux croire mes yeux. Mais la vendeuse voyant que j'observe sa marchandise, tout de suite se rapproche, indiquant l'objet devant lequel je me trouve présentement et s'exprimant en anglais, m'offre une réduction. Alors, et Li Bai avec sa lettre aux barbares[1] ne fit pas mieux, il me suffit de trois mots pour la désarçonner: "Tai gui le!", "C'est trop cher" en chinois. Son attitude changea positivement et avec un large sourire, ne s'exprimant plus qu'en chinois, elle me vanta les qualités de l'objet, m'offrant simultanément une nouvelle réduction. Voyant que je n'étais pas convaincu elle me proposa alors d'inscrire sur sa calculette, qu'elle tenait en main faisant défiler la chute des chiffres, le prix que j'étais prêt à payer. Ma tactique fut alors simple, je me décidai pour un prix acceptable, et inscrivit un chiffre inférieur à celui-ci. La vendeuse alors fit de grands gestes, on aurait dit que je la volais. Prenant l'attitude d'une volonté inflexible je fis alors mine de m'éloigner. Tout de suite alarmée, elle me fit une nouvelle offre. Sur mon visage apparut un sourire amusé et calmement je déclinai l'offre et réinscrivit mon prix. Cette fois ça devenait sérieux, ce touriste était difficile à convaincre. Gardant le sourire amusé je la laissai faire grands gestes et longs discours n'y participant que par des "Bu ke yi", "Bu hao", "Tai gui le" exprimant mon avis négatif. Et finalement on arriva à un chiffre très proche du mien. Faisant le généreux j'acceptai cette légère différence. Loin d'être rancunière, la vendeuse toute contente me félicita de ma manière de traiter les affaires. C'est que, si le prix atteint était entre trois à quatre fois inférieur au prix d'origine, elle y gagnait encore. Je pris goût à ce petit jeu et ne changeai à l'avenir en rien ma tactique. Une fois alors que je faisais mine de partir la vendeuse ne me rappela pas. Plutôt confus je continuai ma route, quand une autre vendeuse, qui avait dû suivre la scène, exhibant l'objet me dit qu'elle acceptait mon prix. En observant comment se débrouillaient les autres touristes, nul doute que le fait de parler mandarin ouvre la porte à des prix plus "chinois". Après coup, l'excitation et la fierté que m'avait procurées le rôle emprunté de marchandeur me dégoûtèrent plus qu'autre chose. Car si les débats s'étaient toujours déroulés comme un amusement apparent pour les deux parties, de placer si haut le rôle de l'argent comporte une malsaine irréalité qui place certaines valeurs humaines bien bas.

[1] Li Bai (701-762), l'un des plus célèbres poètes chinois, réputé pour son alcoolisme et l'épisode fameux où par la simple rédaction d'une lettre il inspira une telle frayeur aux barbares qui menaçaient l'empire chinois, que ceux-ci se soumirent sans combattre. La principale raison de cette frayeur était due à la capacité de Li Bai de parfaitement pouvoir s'exprimer et écrire dans la langue des barbares.

11.08.05

Voilà arrivé le dernier jour de mon séjour à Shanghai. Je viens de passer les différentes barrières de sécurité de l’aéroport. Assis sur un de ces sièges en métal blanc, avec le bruit d’un haut-parleur donnant des informations en japonais, j’attends, en écrivant, de pouvoir embarquer. Mais revenons d’abord sur ces derniers jours passés à Shanghai. Accompagné de Kai, le fils d’amis de mes parents d’accueil, je suis allé jouer au basket-ball. Il m’a présenté ses amis et dès lors, ils ne m’ont plus lâché. Ensemble nous avons fait rebondir la balle orange, manier la queue de billard, fait résonner nos baskets sur le trottoir. Au début nous formions un groupe de quatre personnes : Kai, Yu, apparemment le meilleur ami de Kai, il a été avec lui au collège, Yang, surnommé « le terroriste» à cause de sa force hors du commun et de sa manière brutale de jouer au basket-ball. Mais malgré sa carapace de muscle, il a été plus qu’attentionné à mon égard, faisant preuve, tout comme ses amis du reste, de gentillesses répétées. Nous avons ensuite été rejoints par celui portant le surnom de Mei Tui, jolies jambes. En effet elles sont restées imberbes. Nous formions une joyeuse compagnie et j'ai vraiment apprécié les moments passés avec eux. Je ne comprends malheureusement que trop peu leurs conversations. Ils ne s'expriment en effet pas en mandarin, mais utilise le Shanghaihua, ou autrement dit, le dialecte de Shanghai. Mais bien sûr, s’adressant à moi, ils prenaient la peine d'articuler en bon chinois, bien qu’ils préféraient utiliser l'anglais. A part le basket-ball et le billard, sports dans lesquels une pratique quotidienne leur a permis d’exceller, ils se sont faits un devoir de me présenter de nouveaux lieux. Ainsi je me retrouvais au milieu de chatons, chiots, oiseaux, insectes et autres poissons. Ils m’avaient conduit au marché des animaux domestiques. Un endroit bruyant, découpé par de nombreuses petites allées, encombrées sur tout leur parcours par de multiples choses, vivantes ou non. Dans une de ces allées, je remarquai plusieurs personnes accroupies en appui sur leurs pieds à la manière chinoise, occupées à agiter de fines brindilles dans de petites boîtes blanches. Que contiennent-elles, me demandai-je en m’approchant. Mandibules, carapaces, antennes et nombreuses pattes étaient les attributs des petits êtres ainsi titillés. Que les Shanghaiens ne possèdent pas notre dégoût pour le monde des insectes est une constatation approchant l'euphémisme. Ils les observent, jouent avec, leur donnent à manger, bref de parfaits animaux de compagnie, vous ne trouvez pas ? J’ai même découvert des ouvrages fait main qui représentent ces bestioles dont ne voudrions même pas en tableau.

Mais un certain caractère intemporel de l’écriture fait que je me trouve déjà dans l’avion qui a décollé depuis longtemps. On vient de nous servir un plateau repas. Trait humoristique, une des hôtesses de l’air porte le nom de Fei. Fei signifiant vol ou voler, voilà un nom prédestiné s’il s’en trouve. Constat pour l’heure, la rédaction s’avère plus qu’ardue dans un avion. C’est que je perçois l’écriture dans un cadre plutôt intime, or dans un avion on est plus qu’entouré. Quand même devons-nous essayer de formuler nos sentiments alors que le retour au foyer est imminent. Shanghai, c’est sûr, va me manquer. Le peu que j’en ai vu me donne envie de continuer l’exploration. Et ceci aussi bien au niveau géographique que social. L’atmosphère de Shanghai m’a séduit, comme les connaissances que j’y ai faites m’ont ému. En tant que grande ville, le promeneur se voit bénéficier d’un anonymat constant qui permet une certaine liberté de mouvements. Mais cet état des choses rend les éventuels liens avec des personnes encore plus attachant. Bien sûr le climat étouffant, la foule, le bruit, la pollution appartiennent aussi au tableau. Mais au détour d’une rue, par une chaude soirée, vous tombez sur un groupe d'hommes, installés dehors sur des chaises, torses nus, et qui jouent aux cartes. La scène est d’un tel pittoresque que m’arrive des images de petits villages italiens avec leurs paisibles habitants. Shanghai on peut le dire est un nid de contrastes. Modernité, luxe, monuments architecturaux impressionnants. Et puis maisons délabrées, rues encombrées de déchets, mendiants misérables. Plus loin les musées, les énormes supermarchés, les cinémas, théâtres. Ici les lieux touristiques, les inscriptions en anglais, les étrangers se promenant en nombre. Mais tournons encore cette rue, là la jeune génération multiplie les passes, les feintes et les dunks. Quel sera leur avenir ? Insouciants, concernés pour l’instant que par le déroulement de la partie, ils semblent ignorer les énormes grues les surplombant, annonciatrices d’une mue incessante, reportant le moment du repos à des horizons lointains.

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11.07.2005

Shanghai Troisième partie (11.07.05 - 28.07.05)

Par P.-F. Gigon

11.07.05

 

Hier je suis sorti de Shanghai pour la première fois. En effet des amis de ma famille d'accueil m'ont emmené avec eux pour une expédition à Suzhou. Ces amis (un couple avec une petite fille de trois ans qui m'appelle "grand frère") sont très proches de la famille, car la femme est la meilleure amie de ma professeur de chinois. Ils étaient d'ailleurs aussi venus à l'aéroport pour m'accueillir. Hier matin nous nous dirigions aussi en direction de l'aéroport, mais le but était la gare. Car nous allions voyager en train. Malgré le fait que j'avais été informé de ces faits, lorsque je me retrouvai à la gare, je ne pus m'empêcher de la comparer à un aéroport. Ici rien n'est laissé au hasard, pour entrer dans la partie départ de la gare il faut présenter son ticket de transport valable. Les grandes valises sont même passées aux rayons X. Pour s'assurer que tout se passe comme prévu nombre de policiers et de barrières sont déployés. Après avoir passé ce premier contrôle avec succès, il faut se rendre dans la bonne salle d'attente, salle énorme où les premiers arrivés ont pu s'asseoir, les autres attendent debout. Lorsque les barrières s'ouvrent toute cette masse se met en mouvement, se bouscule, se serre, se serre encore plus pour passer les barrières au compte-gouttes où les billets sont de nouveau contrôlés. Je vous assure que ces mouvements de foule sont peu rassurant et mieux vaut ne pas être claustrophobe. Bousculades incompréhensibles étant donné que toutes les places sont réservées comme au théâtre. Votre billet contient en effet le numéro du wagon, ainsi que le numéro de votre place. Malgré cela, j'ai observé que quelques passagers étaient obligés de se tenir debout. Alors quoi, existe-t-il plusieurs formes de billets ? Toutes les personnes assises en tout cas, observaient attentivement leur ticket avant de prendre place. Suzhou, ville culturelle, historique et touristique, comme la décrit le guide pour touristes, n'est pas très éloignée de Shanghai et il faut une heure de train pour l'atteindre. Durant le voyage point de contrôleur (encore heureux après le quasi passage de frontière qu'on s'est tapé) mais des vendeurs de guides touristiques (comme celui cité plus haut) de journaux et de boissons circulent entre les sièges sur les deux étages du train. Le paysage qui se déroule devant les vitres du train n'est pas trop parlant (une bande muette quoi). D'abord les derniers gratte-ciels de Shanghai puis entrée dans le secteur agricole. Champs, serres, étangs artificiels, voici probablement les greniers de Shanghai. Le tableau est complété par de rares maisons, petites et en mauvais états.

 

18.07.05

 

Eh bien, c'est ce qui s'appelle une semaine creuse, pas au niveau des événements, mais à celui de la narration de ceux-ci. Manque de courage ou d'envie d'écrire, quoiqu'il en soit, aujourd'hui je me tiens fidèle au poste, plume en main.

Pour vous ce changement de date n'équivaut qu'à une ligne de plus à lire. Vous avez donc moins besoin que moi d'un petit intermède. Je vous ferais bien un court message publicitaire à la San-Antonio, histoire de vous rendre le sourire. Mais non, laissons cela aux spécialistes en la matière et continuons ce texte en français académicose des pieds.

Donc je vous avais laissé en plan, ou plutôt en train, filant à vive allure à travers les paysages agricoles. L'arrivée à la gare de Suzhou se transforme très vite en nouveau point de départ. En effet, une oppressante envie de fuir cet endroit se glisse en vous. D'ailleurs tout le monde à l'air du même avis, cherchant des yeux un bus ou un taxi. C'est que la foule de Shanghai apparaît pleine de candeur en comparaison de celle formée par les Suzhouien. Ici le touriste est hélé de toutes parts par des voix de plus en plus menaçantes à mesure que le désintérêt de l'interpellé devient de plus en plus évident. Au milieu de la foule, nombre de mendiants circulent, faisant leur triste quête. Certaines personnes vous accostent directement, se présentant comme un parfait connaisseur de la région et se faisant une joie de vous aider. Vous avez beau l'ignorer, lui indiquer clairement que vous n'êtes pas intéressé, il tient bon, vous suit à la trace, reprenant de temps en temps sa litanie et quand vous faites signe d'hésiter dans le choix de direction, immédiatement il se met à votre hauteur, vous faisant comprendre avec forts gestes et paroles combien il pourrait vous être utile. Quand enfin il vous lâche, c'est un autre qui reprend son rôle. Bref, de se retrouver dans le bus est un vrai soulagement. Maintenant, tranquillement assis sur un siège, attendant que le bus démarre, je peux vous dépeindre le tableau de la gare en toute sérénité. Le large trottoir où convergent les nouveaux arrivés est plein à craquer. C'est la foule comme je vous l'ai dit. Une foule essentiellement chinoise, car Suzhou est très renommée à Shanghai et en Chine, et attire donc des touristes compatriotes. Je suis une rareté et chaque stand, étale, boutique ou petit magasin devant lequel je passerai, retentira de "hello", un mot anglais apparemment très répandu dans le secteur touristique. Bon et alors, qu'est-ce qu'il y a à voir dans ce fameux Suzhou ? Rappelez-vous le guide touristique : ville touristique (ça je crois que c'est clair maintenant), culturelle et historique. Historique, voilà le point crucial. Suzhou, avec un passé de plus de deux milles ans, fourmille de sites historiques. Entendez par là des anciennes demeures, des antiques palais, des jardins traditionnels. Ces sites admirables datent tous environ de la période Ming ou début Qing (14ème au 18ème siècle). Je dois avouer que ces constructions ont quelque chose de fascinant. Elles renferment ce calme familier aux églises, malgré la nuée des touristes, et une certaine noblesse (pas forcément amicale) se dégage de ces vieux murs. L'élégance portée jusqu'aux moindres détails à ces maisons ancestrales, le raffinement matériel, qui nous laisse suggérer le raffinement de la pensée, voire de la morale des auteurs de ces oeuvres. Je vous décris ici en brut mes réflexions, plutôt mes réflexes face à  ces contemplations. Parlant de détails, jetez juste un oeil au toit de cette bâtisse, qui s'élève à l'entrée d'un parc, surplombé par une colline où de vieux chemins et escaliers, côtoyés par tout ce que l'art chinois architectural comporte de chef d'oeuvres (demeures, jardins, ponts, rivières, fontaines, gravures, mosaïques...) vous mènent. Ce toit, disais-je, qui épouse la forme bien connue des anciennes maisons chinoises, c'est à dire avec les extrémités remontantes, est peuplé, au sommet de celui-ci, par de charmantes petites figurines sculptées à même la pierre du toit. Ces figurines, courantes sur les toits des demeures traditionnelles, peuvent représenter des seigneurs de guerre sur leur char, de vieux sages à longue barbe vous pointant du doigt ou même un simple pêcheur sortant son filet. Et que dire des jardins immenses, comportant étangs, ponts, nombre sentiers, maisons et jardins particuliers. Ces jardins sont construits comme des maisons avec leurs pièces. Ici la pièce comportant l'étang, ici celle comportant ces sculptures de pierre formées par l'eau, ici un parc avec bancs et petits pavillons, ici celle comportant plusieurs demeures de moyennes tailles où l'on vit, dort, mange, étudie, et ainsi de suite. Pour circuler entre les différentes parties divisées par des murs ou par des barrières naturelles, se faufilent nombre sentiers, chemins, ponts, grottes. On pourrait facilement s'y perdre. Citons encore le clou du spectacle, le point où convergent tous les touristes. Il se situe justement au sommet de la colline dont je vous ai parlé, comme clou, il se dresse plutôt haut dans le ciel, avec quelque chose de Piséen. Soyons clair, il s'agit d'une haute tour, légèrement penchée.

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21.07.05

 

Les visages sont fermés, pas tendus, juste en attente. De ces attentes sans impatience où l'on sait qu'on ne peut rien faire d'autre que d'attendre. Résignation comme arme contre l'attente, résignation contre le quotidien. Certains allument une cigarette, les petites flammes rouges dansent dans la brume du matin. Les regards sont fixes, pas une parole ne trouble cette contemplation du vide. Le bateau doucement avance, refoulant les légères vagues du fleuve. Les corps s'appuient sur les motos, les vélos, ou alors restent debout, se balançant au rythme des à-coups. Maintenant la rive est proche, dans un instant les moteurs vrombiront, les roues se mettront en mouvement et chacun se retrouvera sur le quai, partira dans sa direction, comme chaque jour. Morne et pourtant avec une touche de poésie, là où personne ne semble l'attendre. Le bateau est un moyen de transport très utilisé à Shanghai pour qui habite Pudong et doit se rendre à Puxi pour travailler, comme c'est le cas pour ma mère d'accueil. Tout le long de la côte des embarcadères avalent le flot quotidien des personnes. Un bateau peut accueillir jusqu'à une centaine de passagers, des bateaux assez petits donc. La plupart des gens empruntant la voie maritime dispose d'une moto, d'un vélomoteur ou d'une bicyclette. Plus rare, les piétons doivent ici aussi s'armer de prudence pour l'embarquement et le débarquement qui s'effectuent dans un certain chaos. Le trajet n'est pas long, étant donné que les rives du fleuve ne sont pas très éloignées l'une de l'autre et que les embarcadères se situent quasi face à face. L'attente se passe donc surtout avant le départ du bateau.

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Je ne vous ai pas encore parlé d'une facette assez sombre de Shanghai. Car si l'on y trouve des quartiers ultramodernes, resplendissants, propres, élevant la pointe de leurs gratte-ciels jusqu'aux nuages, on y trouve aussi naturellement des endroits dits moins recommandables. Au hasard d'une de mes promenades, je suis tombé sur un quartier de ruines. De longues rues côtoyées que par des monticules de briques, de maisons à moitié détruites et beaucoup de poussière. Ici les gens ont aménagé les restes de maisons comme ils pouvaient pour se protéger du soleil et de la pluie. Des montagnes d'ordures et de déchets de toutes sortes s'élèvent de chaque côté de la route, entre les maisons et les ruines. J'ai aperçu un jeune adolescent, qui au milieu d'un des tas d'immondices cherchait je ne sais quoi. Il portait un t-shirt avec des marques brunes de saleté et un short déchiré. Certaines personnes faisaient leur sieste dehors, sur des cartons posés directement sur le trottoir. Une des maisons possédait encore un toit traditionnel, reconnaissable au relèvement de ses extrémités. Ceci me laisse à  penser qu'il s'agissait d'un quartier traditionnel de petites maisons. Est-ce que son état actuel est dû aux autorités ? Car pour construire les nouveaux bâtiments où siègeront les futures entreprises multinationales il faut disposer de place. J'avais lu un article dans "Le monde diplomatique" qui décrivait la manière révoltante dont les autorités de Shanghai vidaient de vieux quartiers, trompant les évacués sur leur réaménagement, allant jusqu'à utiliser la force contre les récalcitrants. Je ne pus m'ôter la question de la tête à savoir, combien y avait-il d'endroits comme celui-ci à Shanghai. Bien entendu la pauvreté à Shanghai est omniprésente, même dans les quartiers dits chics. Presque partout, vous ne pouvez pas éviter d'apercevoir un homme en haillons, portant un gros sac en jute sur son dos et, se penchant devant chaque poubelle, y glissant une main à la recherche d'objets qui pourraient encore avoir de la valeur. La plupart du temps ces personnes (femmes comprises) récoltent des bouteilles en pet vides. Je n'ai par contre rencontré que peu de mendiants. Mais la pauvreté ici a maints visages. L'on comprend l'insistance de ces marchands des rues, vendant de tout en passant par les fruits jusqu'aux porte-monnaies contrefaits aux marques connues. Ces gens avec des habits plus que rapiécés qui transportent dans leur chariot attelé à leur vélo des restes de choses, dont on se demande à quoi elles pourraient bien servir.

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23.07.05

 

Je commence à prendre mes repères dans cette ville, du moins dans les endroits traversés plusieurs fois. Tenez par exemple, le grand You You hôtel, énorme bâtiment de couleur brun orange qui s'élève haut dans le ciel sur le trottoir en face de l'arrêt de bus le plus proche de la maison de mes parents d'accueil. Arrêt de bus qui demande quand même presque dix minutes de marche pour l'atteindre. Il se situe sur le trottoir ouest de la grande route Pudongnanlu, qui forme quasi parfaitement un axe nord-sud, longeant constamment le fleuve Huangpujiang à environ un kilomètre de distance. Il relie le quartier industriel et touristique au nord comportant la fameuse tour Dongfangmingzhu, connu en anglais sous le nom TV Tower, encastré dans un des méandres du Huangpujiang, à ce quartier en ruine que j'ai déjà mentionné. Ce qui, si l'on se permet de placer côte à côte ces deux extrémités, nous renvoie une image contrastée courante des grandes villes, chargée d'une triste ironie. Cette route parcourt presque huit kilomètres et dispose de trois voies pour chaque direction. Pour aider une certaine compréhension des noms de lieus chinois, il est utile de savoir que la terminaison indique fréquemment la nature de ceux-ci. Ainsi "lu" de Pudongnanlu signifie rue, "jiang" de Huangpujiang signifie fleuve, "dadao" de Binjiandadao signifie avenue. Cette avenue, plutôt une promenade, qui longe la courbe du fleuve, entourant le quartier touristique de Pudong cité plus haut. Elle est très prisée par les touristes qui l'empruntent en nombre. Il faut dire que la nuit, sentant l'air frais du fleuve sur son visage dans la persistante fournaise Shanghaienne, admirant  le spectacle lumineux des édifices qui font face sur l'autre rive, on ne peut que reconnaître un certain charme à  cet endroit. Mon esprit romanesque s'y laisse d'ailleurs facilement abuser et a conduit mes pieds déjà bien des fois sur ses dalles de pierre.

 

26.07.05

 

On y (Binjiangdadao) voit d'ailleurs nombre de jeunes couples enlacés profiter du romantisme du lieu. Mais revenons, aussi abruptement que le demande mes observations pratiques, à Pudongnanlu. Trois et trois font six voies au total. Une sacrée surface pour un pauvre piéton, de plus n'oublions pas les spécificités du code de conduite Shanghaien qui lui sont plutôt défavorables. Un problème résolu par les autorités de la ville d'une manière aussi simple qu'efficace, c'est-à-dire par la pose de ponts, enjambant le tumulte. Tiens justement, l'arrêt de bus dont nous parlions est tout proche d'un carrefour où l'on trouve justement un spécimen. Celui-ci, relativement vieux, permet donc la traversée en toute sécurité de Pudongnanlu, ainsi qu'à son côté oriental de la route Tangqiao, route qui forme l'angle droit du croisement. On y accède par des marches raides et usées, la plateforme possède environ cinq mètres de largeur. Pour en retrouver un, de pont, il faut se déplacer vers le nord de deux kilomètres (à propos notre arrêt de bus se trouve quasiment au milieu de Pudongnanlu) pour atteindre le fameux supermarché de Pudong, Diyibabaiban, vous savez, le fameux aux dix étages. Ici ce sont des escalators qui vous montent sur ce pont chic, brillant de neuf. Du moins quand ils fonctionnent, eh oui, ne vous laissez pas tromper par l'apparence moderne de cette construction. Il y a même un ascenseur qui vous aide à monter les quelques mètres, ascenseur que je n'ai jamais osé emprunter à cause du logo handicappé collé dessus. Je m'astreins donc à monter les marches (les escalators sont en panne, je vous l'ai dit) glissantes et qui dégagent une odeur d'urine. J'arrive sur le trottoir est pour me retrouver en face d'un édifice de la culture américaine, un MacDonald.

 

28.07.05

 

Les MacDonalds, ainsi qu'une autre chaîne de fast-food américaine quasi identique nommée KFC, sont des endroits apparemment très appréciés par les Shanghaiens, en particulier par ses représentants adolescents. En effet, ils sont pris d'assaut et les places libres sont rares. Ils disposent des mêmes caractéristiques que ceux établis chez nous, dont le plus attrayant : le prix. Pour arriver au centre commerciale Diyibabaiban il me faut encore traverser une grande route, Zhangyanglu. Ici point de pont, mais un passage souterrain. On y trouve, comme sur les trottoirs, des petits stands où les vendeurs vous proposent des dvds, des bijoux, des montres, etc... Ça y est, je me situe maintenant devant Diyibabaiban. Vous vous rappelez la description rapide que j'en ai faite. Il faudrait y ajouter la foule. En effet les supermarchés sont devenus les points cultes de la population. Consommer, acheter, lécher les vitrines, faire du shopping, toutes ces activités sont ici aussi appréciées que dans notre société occidentale. Ouverts jusque tard le soir ainsi que le dimanche, les magasins ne désemplissent pas. Un autre loisir qui fait apparemment fureur est le salon de coiffure. Ils sont omniprésents et disposent d'une clientèle nombreuse. Respectant aussi les horaires des magasins, ont peut y voir à neuf heures du soir Madame se faire faire un shampoing, Monsieur se faire réajuster sa raie, mademoiselle se faire teindre les cheveux en brun clair et ainsi de suite. Spectacle nocturne qui ne cesse de me divertir. Mais il existe aussi des lieux qui se prétendent salon de coiffure où cependant j'ai idée que l'offre à la clientèle est d'un autre registre. Idée consolidée par la pressante recommandation de ma mère d'accueil d'éviter ces endroits "dangereux où les filles sont méchantes". Petits locaux éclairés de lumières sombres à l'air en effet plutôt inquiétant. Autres lieux prisés par les citadins : les librairies. Les grandes surfaces en disposent toutes de même qu'on y trouve des cinémas. Ces librairies stimulent autant les foules que les rayons d'habits et l'on y ressent la même atmosphère de voracité consommatrice. Il existe d'ailleurs d'énormes librairies comme celle se trouvant à Fuzhou, une rue de Puxi, et qui comporte six étages tous consacrés aux livres (bien que le dernier étage rassemble aussi des cds, vcds et autres dvds). Les livres ont des teintes multicolores et brillantes à tel point qu'on s'attendrait presque à ne trouver que des images à l'intérieur. Les étages sont classés par thèmes, ainsi livres d'histoire, de géographie, biographies, livres politiques (livres de Mao Tse-Toung et autres, qualifiés d'ouvrages marxiste-léninistes), romans, livres pour enfants, livres pour étudiants, livres informatiques, médicaux, économiques, livres anciens et précieux, livres artistiques, musicaux, livres étrangers, best-sellers, et j'en passe et des meilleurs. Détail amusant, à l'entrée de cette librairie sont encastrées dans la façade deux grandes stèles où une phrase est rédigée dans une multitude de langues. Ainsi la version française nous dit: "Les livres constituent un des marchepieds pour le progrès de l'humanité". Ajoutons que Shanghai dispose aussi d'une énorme bibliothèque (à Huaihailu, très grande rue touristique de Puxi) et qu'elle est elle aussi très fréquentée. A son entrée point de stèle mais une statue de Rodin, qui représente un homme nu, assis, la tête appuyée sur son poing dans la célèbre posture du penseur.

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Vous voyez comme des descriptions géographiques peuvent nous amener à des réflexions sur le quotidien même des Shanghaiens. Mais pour revenir et terminer avec Pudongnanlu, j'aimerais clarifier sa situation stratégique. Si tant de véhicules l'empruntent c'est qu'elle conduit au sud à un pont et à son extrémité nord à un tunnel, tous deux ralliant Puxi. Avec le bateau, ce sont les trois moyens à disposition pour traverser le Huangpujiang. Le tunnel est sombre et suffocant, heureusement pas très long. Il dispose de deux voies et seul les quatre-roues sont admis. Ceux-ci se suivent à la queue leu leu à une vitesse plus que modérée. Le pont quant à lui, le Nanpudaqiao ("qiao" signifie pont), s'élève en spirale sur plusieurs étages et est vraiment impressionnant de par sa grandeur.

 

05.07.2005

Shanghai Deuxième partie (5.07.05 - 9.07.05)

Par P.-F. Gigon

5.07.05

J'arrive à un point délicat de mes comptes rendus, et j'espère ne pas laisser mes émotions jouer un trop grand rôle dans ce qui va suivre. Hier soir mes parents d'accueil et moi étions confortablement installés au salon, assis dans de beaux fauteuils de cuir foncés, regardant la télévision avec en bruit d'arrière-fond la machine à laver le linge. Mon père d'accueil qui tenait la télécommande, zappe entre les quelques soixante chaînes chinoises, pour finalement tomber sur un match de football. La coupe du monde des jeunes, match entre l'Argentine et le Nigeria. Je pense bien que vous vous fichez pas mal de ces détails footballistiques, pourtant ils joueront de l'importance pour la suite. Mes parents d'accueil de me demander si le football m'intéresse et moi toujours conciliant d'incliner la tête. Nous suivons alors les événements qui ont lieu sur la pelouse. Je remarque très vite que mon père d'accueil a des réactions presque virulentes quand un joueur nigérien commet une faute sur un joueur adverse. Déjà à ce moment je deviens soupçonneux. Et voila que mon père d'accueil me demande si à mon avis les gens de couleur ont aussi des os blancs. Là je suis plutôt estomaqué et je bafouille que oui, bien sûr. Lui rigole et m'explique qu'il n'aime pas les gens à la peau noire. Ne pouvant me contenir plus longtemps, je lui demande, tout en restant calme et respectueux, la raison de cette dépréciation. Sa femme alors intervenant dans la discussion me répond tout de go "parce qu'ils sont sales". A ce moment tout fut clair pour moi, et le reste de la soirée je restai muet sur le sujet et tentai de garder contenance. Il faut dire que cette famille m'avait accueillie à bras ouverts, et que je m'étais vite persuadé de la tolérance totale de ces gens par rapport à l'étranger que je suis. Alors de manière naïve, sans véritablement me poser la question, j'avais cru que cette tolérance s'étendait tout naturellement à tous les peuples du monde. Le racisme affiché durant cette soirée me toucha donc plus fortement vu que je ne m'y étais pas préparé. Heureusement je dispose d'une grande capacité d'adaptation et fis pattes blanches, si bien que le court instant de trouble fut vite oublié. Cet épisode tout anodin qu'il soit, me ramène pourtant à examiner une facette bien sombre de l'histoire humaine. La réaction des Shanghaiens à ma présence ne m'a jamais semblée hostile. Certes dans les rues les gens attardent leurs yeux sur mon blanc visage, mais plus par curiosité que par haine. Cette attitude diffère d'ailleurs beaucoup des quartiers où je me trouve. Plus les rues que je parcours sont garnies de touristes étrangers (les rues industrielles où siègent les firmes étrangères, ainsi que les rues touristiques), plus le regard des gens devient indifférent. Les quelques personnes qui m'ont abordé alors que j'étais seul, avaient toujours des intentions plus que pacifiques. Et les personnes que l'on m'a fait rencontrer itou. Pour le jeune homme à peau de lait que je suis, il n'y a donc aucun signe apparent de racisme, au contraire. Mais un homme d'une peau plus foncée (pour l'instant je n'en ai encore aperçu aucun) serait susceptible de recevoir un autre accueil, d'après l'expérience que j'ai faite hier soir. Mais ne perdons pas de vue que ma famille d'accueil sont des gens d'un certain âge, et l'on peut espérer que la jeune génération nourrit d'autres sentiments.

 

7.07.05

 

Hier rien écrit pour cause de maladie. En effet j'ai connu mon premier désagrément intestinal. Je ne sais pas pourquoi mon père d'accueil, qui lui aussi s'est plaint de maux de ventre, pense que c'est dû à l'air conditionné. Je pense être plus perspicace en pointant du doigt le restaurant du soir d'avant où l'hygiène laissait à désirer. Quoiqu'il en soit, aujourd'hui lui et moi sommes rétablis, de sorte que j'ai même pu faire ma première sortie seule à vélo. J'avais déjà employé ce moyen de transport, guidé par mon père d'accueil qui pédalait devant. Enfin pédaler n'est pas le mot, car il dispose d'un vélo électrique, un type de vélo répandu à Shanghai. Donc disais-je, aujourd'hui j'ai sorti mon fier destrier, pas plus électrique qu'un canasson, lui, pour une promenade solitaire. Si les gens du quartier étaient surpris en me voyant me promener parmi eux (la région où habite mes parents, même si elle n'est pas très loin du centre de Pudong, n'est pas du tout touristique ou industrielle, il n'y a que très très rarement des touristes) je vous laisse imaginer leur tête à mon approche. La loi de la route pour un vélo est simple, il a la priorité sur les piétons et la cède aux quatre roues ou deux roues plus rapides que lui. Certaines routes sont équipées de chaque côté de pistes cyclables, délimitées par une barrière. Mais ce n'est pas toujours le cas, et à bien des reprises il faut zigzaguer entre les piétons, car où font défaut les pistes cyclables, les trottoirs les remplacent. D'ailleurs des panneaux bleus indiquent que les trottoirs concernés sont à emprunter par les deux-roues. Comprenez bien, quand je parle de deux-roues, je pense bien sûr aux vélos (électriques ou pas), mais aussi aux scooters, aux vélomoteurs, aux lents vélos à remorque et même aux charrettes à bras. Sur ce parpaing se trouve véritablement toute une faune qu'un deux-roues-tolingue aurait plaisir à observer. Pour l'observation néanmoins prudence ! Car les deux-roues motorisés font bien comprendre à leurs ancêtres manuels que la vitesse est de leur côté. Mais ma relique à moi (enfin qu'on m'a prêtée) n'a pas de complexe. Comme la plupart des vélos chinois, elle ne possède pas de changement de vitesse, heureusement les routes de Shanghai ne connaissent ni montée, ni descente. Sur le devant est accroché un panier métallique, utile pour transporter des choses. A l'arrière un épais cadenas en métal enserre la roue. Bref le vélo typique de Shanghai. Assis sur la selle, les jambes imprimant la cadence, j'ai pu me rendre compte dans la pratique de l'immensité de Shanghai, que dis-je de Shanghai, de l'immensité de Pudong.

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8.07.05

 

Qu'il est difficile de se mettre à écrire après s'être immergé dans de telles lectures. Car à Shanghai, où la chaleur rend le moindre geste éreintant, la sieste est vivement conseillée. Après le dîner que nous prenons ensemble, mon père d'accueil et moi (ma mère partant le matin au travail et ne rentrant que le soir), lui s'étend sur une chaise longue en bois au salon et se met vite à ronfler paisiblement. De mon côté, je m'allonge sur mon lit et agrippe un livre. De mon bureau où j'écris, j'aperçois sur ma table de chevet "Dantons Tod" de Georg Büchner (livre génial qui m'a beaucoup impressionné), ainsi que "Stiller", écrit par Max Frisch et que je suis en train de lire. Enfin bon, venons en au fait, car j'imagine qu'en ce moment la folie meurtrière de Robespierre ne vous intéresse pas plus que la tuberculose de Frau Julika Stiller-Tschudy. D'ailleurs, vous l'aurez compris, je n'écris ces premières lignes que comme préambule, afin de mouiller le papier et de chauffer la pointe de ma plume. Vite que j'écrive les thèmes que je veux aborder aujourd'hui, sinon ils vont me sortir de la tête : l'emploi de mon père d'accueil et l'anglicisme chinois. Après discussions avec mon père d'accueil, j'ai pu mieux cerner en quoi consistait son activité salariale. Il travaille dans une très grande entreprise qui vend des denrées alimentaires, du riz principalement. Le siège de cette société est tellement éloigné, qu'il ne s'y rend qu'une à deux fois par semaine. Les autres jours il reste à la maison et utilise le téléphone comme outil de travail. Les fréquents coups de téléphone (dès 8 heures du matin) m'avaient déjà mis la puce à l'oreille. A noter qu'au salon se trouvent deux téléphones et que les toilettes sont aussi équipées d'un téléphone. C'est dire s'il prend son travail au sérieux. Ces toilettes referment d'ailleurs d'autres surprises dont je vous parlerai peut-être un jour.

A propos du rapport des Chinois à l'encontre de l'anglais. Je me souviens avoir lu que le maire de Beijing (Pékin) promettait que tous les habitants de sa ville sauront parler anglais pour les jeux olympiques de 2008 qui se dérouleront chez eux. A Shanghai l'anglais est omniprésent : le nom des rues est indiqué en bilingue (chinois-anglais), nombreux restaurants et magasins affichent des enseignes en anglais, les sites touristiques placent la langue de Mao à côté de celle de Shakespeare et les guides s'expriment dans les deux langues. D'ailleurs le musée sur l'histoire du développement de la ville de Shanghai est entièrement bilingue. (Ce musée se trouve au rez-de-chaussée de la tour géante Dongfangmingzhu, dont je vous ai déjà parlé.) Autre lieu où l'anglais prolifère: la télévision. En effet, les publicités sont pleines d'anglicismes, ce qui peut se comprendre étant donné l'origine des marques présentées, mais pas seulement. D'innombrables programmes ont, directement ou indirectement, cette langue pour sujet. En effet, à travers le hublot (que mes parents scrutent chaque soir après le souper) j'ai pu voir des programmes pédagogiques pour apprendre l'anglais ainsi que des émissions où les belligérants sont anglophones et même un concours de parler anglais, où des étudiants récitaient des textes en anglais. D'ailleurs le téléjournal du soir s'annonce fièrement en tant que "Evening News". En outre dans une série genre "Top-model" à la chinoise, les acteurs en costard et paillettes agrémentaient leurs niaiseries par des "sorry", "thanks", "it's too bad", "bye, bye". La mode ici semble donc se conjuguer "in English" et la capacité à maîtriser cette langue est assurément un signe d'une certaine culture, voir d'appartenance à une certaine classe. L'idée d'un grand patron Shanghaien ne sachant pas l'anglais est impensable. Les différents hommes d'affaires plus ou moins haut gradés à qui j'ai eu le privilège de serrer la pince n'ont pas oublié de formuler quelques courtoises anglaiseries. De plus, très tôt dans la scolarité, les enfants sont confrontés à cette langue. Les buts d'une telle politique me paraissent assez clairs, quand me promenant le soir sur le littoral de Pudong j'aperçois sur l'autre rive les marques américaines et européennes, brillant de tous leurs feux. Shanghai publie même un journal en anglais, le "Shanghai Daily". Un quotidien d'une vingtaine de pages, où la plupart des journalistes (du moins pour les nouvelles locales) portent des noms chinois.

 

9.07.05

 

Ah oui, à propos des surprises dans les toilettes, elles sont au nombre de deux, portent une carapace et batifolent dans un seau rempli d'eau à même le sol. Ce sont deux "petites" (20 centimètres de longueur pour 15 de largeur environ) tortues, qui ont passé quasiment toute leur vie dans des récipients du type de ce seau rouge. Une des deux, aux couleurs de carapace plus claires, n'a pas abandonné la lutte pour la liberté et essaye inlassablement de s'évader en agrippant le bord de ses pattes et en essayant de se hisser au dehors. Même si elles me font parfois de la peine, j'aime bien cette image : tenter de toutes ses forces de voir plus loin que le seau d'eau où l'on nous a plongés.

 

24.06.2005

Shanghai Première partie (24.06.05 - 4.07.05)

 

 

Par P.-F. Gigon

24.06.05

 

Le vent qui s'engouffre à travers les fenêtres ouvertes produit un son assourdissant de pétarade. Le train file vers sa destination. Pour moi le voyage commence ici, même si je ne prends l'avion que demain. L'adieu à ma famille m'a déjà transporté dans un sentiment de départ. Des au revoir brefs, il est vrai que je ne pars que pour 6 semaines, mais pour quelle destination ! L'autre bout du monde, la langue et les coutumes différentes, la politesse et la censure, un développement économique fou, les yeux plissés et la couleur safran, bref, je pars pour la Chine.

 

1.07.05

 

Je continue ici ce journal de voyage. J'excuse ma flemme jusqu'alors par la chaleur exaspérante, le besoin d'accoutumance et les journées chargées.

Le voyage en avion s'est déroulé sans incident. Lorsque l'avion a atterri et que, en me déhanchant, j'ai pu lorgner par le hublot, m'est apparu une forêt de grues dans le lointain, c'est à cet instant que j'ai compris que j'avais bel et bien fait ce pas et mon coeur dans ma poitrine s'est agité. Détail troublant, les passagers sont obligés de remplir deux formulaires dans l'avion qu'ils remettront ensuite à l'aéroport pour pouvoir entrer en Chine, en plus de devoir montrer le passeport. Un de ces formulaires nous questionne sur notre état de santé, sans oublier le nom, le nom du transport utilisé et l'adresse ou l'on pense résider pendant le séjour. Tous les voyageurs, chinois ou étrangers, doivent le remplir. Le deuxième formulaire s'adresse uniquement aux passagers étrangers. Il nous interroge sur notre statut, notre but de voyage, sans oublier le nom, le nom du transport utilisé et l'adresse où l'on compte passer le séjour. Passées les formalités, j'arrive à la sortie de l'aéroport et suis tout de suite reconnu par ma famille d'accueil. On me conduit chez eux, on me sert à manger, on me sourit, m'interroge, bref je suis le centre d'intérêt. Les jours suivants mes parents d'accueil m'emmènent dans les sites touristiques. A Nanjinglu, la rue principale de Puxi (rive ouest de Shanghai), où l'on se croirait à Las Vegas, ébloui par les lumières multicolores. D'ailleurs les touristes ne s'y sont pas trompés et parcourent en nombre cette rue qui mène à Waitan, la côte de Puxi. Depuis là on peut voire les nombreux gratte-ciels qui surplombent Pudong (rive est de Shanghai). Détail piquant, une statue d’un ancien leader communiste[1] siège là, délaissée par la foule qui n'a d'yeux que pour le spectacle des énormes bâtiments. On m'emmène aussi au quartier industriel de Pudong, infesté de gratte-ciels et de touristes. Puis sur le littoral de Pudong où cette fois, ce sont les gratte-ciels de Puxi que l'on peut admirer. Accompagné par mon père d'accueil, j'ai aussi visité brièvement la rue des librairies à Puxi, ainsi que le plus grand magasin de Pudong qui comporte 10 étages sans compter le sous-sol. Chaque étage vend pour une clientèle précise. D'abord un étage cosmétique, avec toutes les marques américaines et européennes, puis un étage habits pour femmes, ensuite étage habits pour jeunes filles et les hommes qui veulent s'habiller doivent monter jusqu'au 4e étage, étage habits de sport, étage fournitures scolaires, étage restaurants, étage espace jeux (ou se trouve aussi un cinéma), espace arts chinois... Et le sous-sol ? C'est une librairie.

Hier enfin j'ai pu me promener seul autour du quartier de ma famille d'accueil. Il faut dire que mes parents d'accueil n'avaient pas le choix, ils travaillaient tous les deux jusqu'à 6 heures. Après mille recommandations quand même, je me suis précipité à l'extérieur pour jouir d'une certaine liberté qui m'est chère. Première remarque sur mes observations de ces quartiers qui longent la grande route de Pudongnanlu (nan signifie sud, ce quartier se situe donc au sud de Pudong) et l'énorme pont de trois étages qui relie les deux rives, le Nanpudaqiao. Ici les murs, les grilles et les gardes isolent les quartiers entre eux. Je m'explique, les maisons d'un même quartier sont entourées par un mur qui boucle ainsi le quartier, il n'y a qu'une entrée, donc un point de passage obligé, où se trouvent des grilles normalement ouvertes, surveillées par des gardiens en uniforme. Qui sont-ils? Ma mère d'accueil m'expliquait qu'ils étaient là pour veiller sur nous. Malgré tout, avec les barreaux aux fenêtres des maisons et les gardes à l'entrée, les quartiers prennent des allures de prison. Autre observation durant ma courte promenade (recommandations obligent), j'ai aperçu au détour d'une rue, d'énormes grues en action, signe évident que cet endroit est en croissance constante. En même temps, j'ai remarqué que des maisons étaient entourées d'échafaudages en bambou, sont-elles en réparation ? en construction ? En tout cas aucun ouvrier à l'horizon. Et ces maisons sont habitées, j'en veux pour preuve les habits qui sont suspendus pour sécher. Alors est-ce que ces échafaudages ne servent qu'à éviter un effondrement de ces maisons ?

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Deux mots plus réjouissants sur la circulation. Ici les machines à moteur sont reines et le piéton doit se garer. C'est on ne peut plus clair : priorité aux voitures et le piéton étranger que je suis, l'a compris très vite. Même un feu (plutôt rare) vert ne vous assure en aucun cas la priorité. Sur les routes, les chauffeurs s'en donnent à coeur joie et c'est un ballet ininterrompu de voitures, bus, camions, vélos, vélomoteurs, scooters, etc. …, zigzaguant dans tous les sens, se dépassant qui à gauche, qui à droite, lançant des grands coups d'accélérateur comme de frein, et donnant du klaxon à tout  instant. Bref une jungle où la loi des plus rapides règne. Petite touche rigolote, à un passage pour piéton, qui traversait six voies, se trouvait un agent de circulation (peu fréquent), qui empêchait avec son sifflet les voitures d'écraser les piétons quand le feu était au vert. En profitant de l'aubaine qu'il m'offrait, je m'engageai sur le passage pour piétons déjà assailli par la foule, avec en mon coeur une reconnaissance toute muette pour ce siffleur à casquette. J'eu cependant grand mal à m'empêcher d'éclater de rire, quand je le vis rabrouer un cycliste dont la roue dépassait de quelque centimètres la ligne blanche. Je pensais : en voilà un qui fait du zèle, pour dire qu'au carrefour suivant, le bal des chauffards continue à faire rage. Ah oui, autre détail, ici ne vous étonnez pas de rencontrer des gens se protégeant avec un parapluie, alors que le ciel est bleu. Sortez un moment dans ces rues brûlantes, vous comprendrez tout de suite ce mystère.

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Aujourd'hui j'ai découvert Shanghai la monstrueuse. Mon père d'accueil était de nouveau libre cet après-midi (cela fait bientôt une semaine que je suis ici et il n'est allé qu'une seule fois à son travail, plutôt étrange) et il m'emmena à l'immense tour, Dongfangmingzhu, en haut de laquelle des ascenseurs vous amènent. Le dernier étage se situe à 350 mètres. C'est là, devant la vitre, fixant Shanghai au-dessous de moi, que mes lèvres se sont silencieusement contractées pour formuler ces mots : Shanghai la monstrueuse. Devant moi s'étalait un tapis sans fin d'énormes bâtiments. On n'en voyait pas le bout, de quelque côté que l'on se tourne, Shanghai présentait ses plus gris atours de béton.

 

[1] Il s’agit d’une statue de Chen Yi, le premier maire de Shanghai.

 

2.07.05

 

Cet après-midi, je suis allé marcher seul, le long de la longue route Pudongnanlu. J'y ai osé faire ma première photo rapprochée de personnes, et j'en suis plutôt content. Sur cette photo on peut voir trois femmes assises sur des tabourets, qui chacune manucure les pieds d'un homme vautré sur une chaise longue. Cette scène se passe à côté d'un carrefour, directement sur le bout du trottoir, où une maison offre une aire d'ombre.

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Il faut dire que sur les trottoirs, généralement assez larges, c'est une suite ininterrompue de petits magasins : kiosques, magasins de vêtements, de chaises, de tapis, de sacs, salons de coiffeur, restaurants, vendeurs de fruits ou de grillades, ceux-ci directement installés sur le trottoir. Vendeuses de gri-gris accroupies sur le trottoir, vendeurs d'éventails... Ces magasins (vêtements, meubles,...) ne prennent généralement que la place d'une vitrine, il n'y peut donc y tenir que difficilement plus de deux personnes. Ici et là, on trouve aussi des réparateurs de vélos, installés sur la chaussée, plongeants des chambres à air dans des baquets d'eau et serrant des écrous. On ne les reconnaît d'ailleurs qu'à leur activité, nulle inscription ou signe distinctif. On tombe simplement sur eux, en train d'examiner un vélo au milieu du trottoir.

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Deux mots sur les femmes de ménage qui viennent nettoyer l'appartement de mes parents d'accueil. Cette semaine nous avons eu droit deux fois à leur visite. La première fois, une femme seule est venue vers les 10 heures du matin et pendant une heure elle a passé une patte humide sur le sol de tout l'appartement, la plupart du temps accroupie. La deuxième fois, elle est venue accompagnée par, m'informait mon père d'accueil, un membre de sa famille. De nouveau pendant une heure elles ont lavé le sol. Quand elles sont parties. Mon père d'accueil m'expliquât qu'une heure de ménage n'était vraiment pas cher, 7 yuans ! C'est à dire un peu plus d'1 franc suisse. Même pour un Chinois ce n'est vraiment pas beaucoup. Par comparaison, avec ces 7 yuans, on peut acheter une bouteille de Pepsicola de 2,5 litres à 6 yuans et le journal du jour à 1 yuan. Un paquet de cigarettes de bonne qualité coûte au moins 15 yuans. Je comprends mieux ce "luxe" que s'offrent mes parents d'accueil pour garder leur appartement impeccable. Pour conclure ce sujet, j'ai cru remarquer que les relations entre mon père d'accueil (présent pendant le nettoyage) et les femmes de ménage étaient très sympathiques. Il discutait avec elles, plaisantait, leur lisait à voix haute les faits divers surprenants qu'il trouvait dans le journal qu'il était en train de lire. Elles de leur côté remplissaient leur rôle avec entrain, riaient aux plaisanteries, ne se privaient pas de lancer la discussion, et s'en allaient tout sourire. Pas vraiment un exemple typique de dominant-dominé. Bon mon père d'accueil ne leur offrait quand même pas à boire, et il me recommandait de fermer à clé le tiroir contenant mon argent.

Je vais maintenant aborder les relations homme-femme au sein de ma famille d'accueil. Cette famille se compose d'un homme d'une soixantaine d'années, d'une femme, dont je n'ai pas osé demander l'âge, mais qui doit avoir entre 50 et 60 ans, et d'une fille unique qui s'est mariée récemment à un Suisse, qui habite dans la partie francophone de la Suisse et qui est ma professeur privée de chinois. C'est à elle que je dois la possibilité de passer mes vacances à Shanghai. Ici, c'est l'homme qui fait la cuisine, à midi comme le soir. Il ne va quand même pas jusqu'à laver les casseroles, tâche qui revient à la femme. L'homme a des cigarettes, il boit de l'alcool. La femme, probablement comme dans les couples du même age que ma famille d'accueil, ne fume pas et ne boit pas d'alcool. Sinon la femme et l'homme lisent le journal (le journal du soir de Shanghai auquel ils sont abonnés), regardent la télévision. Les deux travaillent, ici c'est même mon père d'accueil qui est le plus souvent à la maison. Il s'occupe aussi de faire les courses, courses qu'il fait pratiquement tous les jours, goût pour les produits frais oblige. La femme, elle s'occupe aussi du linge (ma famille d'accueil possède une machine à laver). De mon observation de ces premiers jours passés ici, je n'ai remarqué aucune forme évidente de sexisme.

A propos de la famille où j'ai la chance de passer mon séjour, il s'agit certainement d'une classe de gens relativement riche. Je ne veux pas m'étendre pour l'instant sur un sujet (les différentes classes chinoises) qui me reste inconnu. Je vais me contenter d'énumérer les avoirs de ma famille d'accueil. Ils habitent un appartement dans un bâtiment relativement petit, pas plus de 6 étages, dans un quartier où de petits jardins longent la route et où toutes les maisons se ressemblent. Comme déjà mentionné précédemment, le quartier est entouré d'un mur et l'entrée grillagée est surveillée par des gardes. Ce mode de sécurité semble être la règle, en tout cas dans cette région de la ville. L'appartement se compose de deux chambres à coucher, d'une grande pièce faisant office de salon et de salle à manger, d'une salle de bain avec douche et baignoire et d'une cuisine. Toute la maison est meublée avec choix, le mobilier est essentiellement taillé dans du bois sombre très chic. Les tables sont recouvertes d'une plaque de verre, pour protéger le bois certainement. Le salon est équipé d'un attirail audio-visuel dernier cri : une télévision grand format, un lecteur dvd, une chaîne hi-fi avec de grandes enceintes qui montent presque jusqu'au plafond. En plus de cela les deux chambres et le salon sont équipés de l'air conditionné, des ventilateurs complètent l'assurance d'un chez soi plein de fraîcheur. L'appartement est tenu impeccablement et des objets précieux (vases, statuettes, tableaux) décorent chaque pièce.

 

4.07.05

 

Hier, ma journée était tellement chargée, que je n'ai pas eu le temps de relater mes aventures. Je vais donc les résumer aujourd'hui. Du matin à l'après-midi, la famille Yang a invité mes parents d'accueil et moi. Le temps passé avec eux a été très intéressant, surtout qu'ils ont un fils d'à peu près mon âge (18 ans), mais je préférerais passer tout de suite à la soirée que j'ai passée. Hier c'était l'anniversaire de la mère de ma mère d'accueil, et j'étais aussi invité. J'ai tout de suite compris la chance que j'avais, en tant qu'étranger, à pouvoir assister à une cérémonie comme celle-ci. La fêtée souriait, debout au  milieu de toute cette foule (une quarantaine de personnes). Elle était habillée avec soin, mais simplement. Une fine blouse grise était posée sur ses épaules, complétée par une jupe de même couleur. Ces vêtements s'accommodaient très bien avec ses beaux cheveux gris foncés, et j'avais de la peine à m'imaginer, qu'aujourd'hui était la 80e année de sa vie. Les personnes autour d'elle la saluaient, l'embrassaient, lui parlaient ou l'emmenaient par le bras pour se placer avec elle devant l'objectif d'un appareil photo. La compagnie était composée de couples de tous âges, avec jeunes gens et enfants. La norme se situait malgré tout vers les 50 ans et plus. Tout ce monde festoyait dans une arrière salle de restaurant. Quatre tables rondes, entourées de dix chaises chacune, étaient dressées. Vers les 7 heures (du soir naturellement), les premiers plats furent apportés et chacun s'assit. A ma gauche mes parents d'accueil, à ma droite un soixantenaire taciturne, plus ou moins en face de moi trois couples plus ou moins souriants, devant moi sur la table, les plateaux qui s'empilaient. Courageusement j'empoignais mes baguettes, que mes doigts après une semaine d'entraînement arrivaient assez bien à tournicoter, et je partis à l'assaut. Mais la vaillante attaque avait en face d'elle de sacrés arguments : énormes crevettes, crabes entiers, serpents, petites crevettes bleues vertes encore vivantes et tressautantes, têtes de poissons, oisillons avec bec, et j'en passe. Pour un mangeur de pommes de terre comme moi, c'était cette fois un peu trop exotique et je mis de la fierté à laisser se servir les autres. Passons sur ces détails par trop subjectivement suggestifs. Savez-vous seulement comment chacun des convives arrive à atteindre chaque plat de cette immense table? Sur la table est fixée horizontalement une vitre ronde surélevée que l'on peut tourner. Ainsi il suffit d'attendre son tour. L'assemblée de cette cérémonie n'avait rien de cérémonieuse. Par instants j'aurais pu me croire dans un de mes souvenirs. Les hommes n'étaient pas habillés spécialement soigneusement, pantalons et t-shirts. Les femmes avaient un peu plus de classe avec leur jolie robe longue. On mangea, on chanta, on rit, on but, on fuma, et cela tout en même temps. En effet, dans les restaurants chinois, il n'est pas rare d'apercevoir des convives tirer sur leur cigarette entre deux bouchées. A cette soirée, seuls les hommes fumaient et ils se faisaient un honneur de parcourir les tables, offrant des cigarettes à la ronde (masculine), avant d'allumer la leur. Remarque extrapolative : mon père d'accueil m'expliqua un jour, qu'il trouvait déplacé le fait qu'une femme fume. Autre coutume que les cigarettes, l'alcool. Là aussi les femmes étaient presque en totalité exclues de la partie. Les hommes, remplissent à moitié leur verre d'un alcool brun, assez fort, et circulant de table en table, ils vont à l'encontre d'un compère qui se levant et tendant son verre à son tour s'apprête à trinquer. Le rituel veut que d'abord les deux hommes face à face se lancent des phrases d'amitié ou de défi, phrases agrémentées par le tintement des verres choqués à maintes reprises durant l'échange de parole. Puis, pas de faux-fuyant, les verres sont vidés cul sec et l'on présente son verre à l'autre pour qu'il puisse vérifier que plus une goutte d'alcool n'est présente. Puis on se quitte, chacun remplit son verre de son côté et part à la recherche d'un nouveau partenaire. Ce rituel, emprunt d'une fierté et d'une camaraderie toute masculine, a apparemment une certaine importance aux yeux des hommes. L'un d'eux, qui me défiait avec une certaine arrogance, m'offrit sa carte de visite après que je me pliai aux usages alcoolisés. Il est clair qu'au train où allaient les choses, les hommes s'égayaient de plus en plus et mon père d'accueil ne fut pas en reste. Quand plus personne n'eut le coeur à manger, les tables étaient toujours jonchées d'innombrables mets. Les serveuses amenèrent alors à l'assemblée se dispersant, des boîtes en carton et des sacs en plastique pour emporter les restes. Les convives se mirent alors en charge de vider les plats et de remplir cartons et plastiques. Une pratique à laquelle je ne m'attendais pas. Je ne pus m'empêcher, en voyant ces gens aux t-shirts à marques américaines, les Pepsicola sur les tables, les jeunes gens tripotant leur natel et les piles de cartons à restes, de penser aux USA. Quoi qu'il en soit, à 9 heures et demi, tout le monde était dehors et rentrait chez soi.

 

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